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Le temps qui passe, pourquoi ça nous fait peur ?

« Gagner du temps », « avoir le temps », « perdre du temps », « prendre son temps »… Autant d’expressions qui révèlent notre rapport au temps : parfois on en a trop et on ne sait pas quoi en faire, et parfois, on n’en a pas assez et on rêverait de rajouter des heures sur le cadran de l’horloge.

Notre rapport au temps est donc assez bizarre. Le temps est à la fois notre super ami car nous avons tous besoin de lui pour nous réaliser, pour grandir, murir, atteindre nos objectifs, construire nos vies… Mais lorsqu’il nous file entre les doigts, et que l’on aimerait rajouter 10h à sa journée pour profiter davantage de ses proches ou pour faire tout ce que l’on a à faire, le temps devient notre ennemi n°1.

Alors, on prend conscience que le temps est précieux car on n’est pas éternel. Et là, tout de suite, ça fait peur. Oui, le temps finit par nous angoisser, car on sait tous qu’un jour le compteur s’arrêtera de tourner. Et puis, inutile de se battre, l’issue du combat est toujours la même : les hommes meurent et le temps gagne. Triste constat, mais c’est comme ça et on n’a pas vraiment le choix.

Si vous aussi, vous vous demandez :

  • Comment faire pour ne plus être angoissé-e par le temps qui passe ?
  • Comment faire pour mieux gérer votre temps, ne plus le gaspiller en croyant que vous allez vivre 10 000 ans ? 
  • Est-on plus heureux si on accepte sans broncher notre condition de mortel-le ?
  • Comment arrêter d’avoir peur de la mort ?

Pascal, Sénèque et Heidegger devraient vous aider à y voir plus clair.

On fuit le temps qui passe pour ne plus penser à notre condition de mortel-le 

Le divertissement — Blaise Pascal, Pensées.

Pascal part d’un constat simple : l’homme existe dans le temps et n’arrive jamais à se satisfaire du présent car il ne vit que dans ses souvenirs, ou ses projets. Autrement dit, on n’est jamais heureux à l’instant T (au moment où vous lisez ces mots par exemple), tout ce qui nous anime : ce sont nos jolis souvenirs ou nos projets futurs que l’on idéalise sans cesse. Pourquoi ? Parce que nous avons peur du présent.

Cette peur du présent nous empêche de vivre pleinement, alors on se réfugie dans le passé et, comme des fantômes « nous errons dans des temps qui ne sont point les nôtres », nous dit Pascal.

Alors, pour oublier cette angoisse temporelle, l’homme s’invente des passe-temps. C’est ce que Pascal appelle le divertissement (= détournement de l’essentiel par diverses occupations pour oublier le tragique de notre condition).

Dans les faits, la plupart de nos actions sont du divertissement : le travail, les sorties, les soirées entre amis… Car ces actions nous occupent, elles nous empêchent de réfléchir à nos vies, et nous évitent de nous retrouver seul face à nous-même, à gérer nos angoisses et nos peurs. Et selon Pascal, c’est le divertissement qui nous fait perdre le centre de notre existence et ce qui est réellement bon pour nous (pour lui, c’est Dieu).

Les hommes n’ayant pu guérir la mort, la misère, l’ignorance, ils se sont avisés pour se rendre heureux, de n’y point penser. – Pascal, Pensées, fragment 168.

Certes, le divertissement nous offre bonheur, plaisirs, joies, rires… Mais pour Pascal, ce bonheur est éphémère et illusoire, car le divertissement ne fait que nous distraire quelques minutes, quelques heures… Et après, on en est toujours au même point : perdu ou pas avancé. Ce n’est au final, qu’une perte de temps, une fuite. Et fuir le présent, c’est fuir le seul temps qui existe vraiment. Le seul qu’on a vraiment entre les mains et qui est si précieux.

Bon, on ne va pas être aussi radical que Pascal, mais la prochaine fois que vous faites quelque chose pour vous divertir, demandez-vous si c’est par besoin, par envie ou si, vous fuyez quelque chose.

 Le divertissement nous amuse, et nous conduit à la mort. – Pascal, Pensées, fragment 171.

Et si on se réappropriait le temps ?

Dompter le temps avec Sénèque – Lettres à Lucilius

Sénèque, c’est un vieux philosophe stoïcien, qui est né avant Jésus, et qui avait déjà réfléchi à tout ça. Et lui aussi, il part d’un constat simple : nous ne pouvons rien faire pour arrêter le temps qui passe. Mais pour le stoïcien, ce constat n’empêche pas une certaine maitrise de notre existence.

Dans De la brièveté de la vie, Sénèque nous invite à analyser notre existence, à faire le compte de nos années de vie, en supprimant les choses vécues trop superflues, et en se concentrant uniquement sur l’essentiel.

Le but ? Faire un bilan de vie pour remettre les choses à plat et mieux reprendre sa vie et son temps en main. (Vous devriez absolument lire la totalité du texte ci-dessous, c’est magnifique et ça fout une petite claque).

Sa conclusion : nous vivons comme si nous étions immortels, en oubliant que notre vie peut s’arrêter à tout moment. Conséquence : on pense que l’on aura toujours le temps. On remet nos projets à plus tard, et en attendant, on gaspille notre temps au lieu de vivre pleinement le présent. 

Difficile de croire que ce texte plein de lucidité fut écrit il y a plus de 2000 ans. Et pourtant, c’est justement cette lucidité que Sénèque cherche à nous transmettre : il dénonce notre passivité face au gaspillage de notre vie. Alors, après avoir réalisé nos erreurs, Sénèque nous invite à vivre selon une conduite philosophique, pour nous détacher de tout ce qui nous rend malheureux.

Mais comment faire ? D’abord il faut prendre conscience que l’on ne peut rien contre le temps qui passe. On n’est pas assez costaud, c’est tout. La seule chose qui nous appartient, c’est notre pouvoir de décision face à ce qui dépend de nous, c’est-à-dire, notre manière d’agir et d’utiliser notre temps (exemple : on ne peut rien faire contre la pluie, mais on peut choisir de mettre des bottes ; on n’y peut rien si on tombe malade, mais on peut choisir de rester positif, etc). Il faut donc s’écouter, et faire les choix qui sont en accord avec nous-même, de manière à ne pas gaspiller notre temps inutilement.

De plus, si Sénèque cherche à tout prix à nous faire accepter notre condition de mortels, c’est pour que nous soyons en paix avec le temps, mais surtout en paix avec la mort ; car c’est en étant en paix avec la mort que nous pourrons accomplir tous nos projets avec le plus de perfection possible. Et être à fond dans tout ce que l’on entreprend, c’est ce qui nous permet d’être suffisamment heureux et satisfaits sans avoir peur de mourir à chaque instant (car on sait déjà que la mort, c’est ce qui nous attend tous). 

Toute chose Lucilius, est à autrui, le temps seul, est à nous. – Sénèque, Lettre à Lucilius.

Pour exister pleinement, il faut se tourner vers la mort (promis, ce n’est pas glauque)

Devenons un « Être-pour-la-mort »  — Heidegger, Être et temps

Heidegger, c’est un philosophe allemand du XXe siècle. Il a souvent été décrié à cause de ses relations ambigües avec le nazisme.

Difficile à lire et à comprendre, sa philosophie traite particulièrement de la « réalité humaine » : son concept fondamental c’est le Dasein, ce qui se traduit par « être-là » = l’existence, le fait d’exister qui désigne l’homme et sa temporalité (on est un « être » et on est « là », dans le temps).

Pour Heidegger, l’homme est temps. Ça a l’air bizarre comme concept, mais ça se tient. J’explique : dès que l’on naît, on est plongé dans une temporalité, on sait que l’on a du temps entre notre naissance et notre mort, mais on ne sait pas combien. La mort est donc une condition de notre vie, au même titre que la naissance. Nous sommes des êtres qui naissent et qui vont mourir — ce qu’Heidegger nomme : Être-pour-la-mort (ou Sein zum Tode, si vous parlez allemand).

Alors oui ok, on sait qu’on va tous mourir. Mais le problème, selon Heidegger, c’est qu’on ne pense jamais à la mort, on cherche toujours à s’en échapper. Pourquoi ? Parce qu’on a banalisé la mort.

Mais c’est qui « on » ? C’est la société, l’opinion commune, la doxa. Heidegger parle d’une « Dictature du On » qui au quotidien banalise la question de la mort. Quand on parle de la mort, on se dit « ce sont des choses qui arrivent, c’est comme ça » et on croit inconsciemment que ça n’arrive qu’aux autres. En agissant comme cela, on refuse de penser notre propre mort. Et refuser sa propre mort, c’est refuser les conditions de la vie ! Personne ne refuse sa naissance — de toute façon, on ne peut pas — alors pourquoi refuser la mort ?

Vivre en refusant la mort, c’est selon Heidegger, vivre de manière inauthentique car on se dérobe de nous-même, on n’accepte pas le contrat de la vie. Alors, pour vivre de manière authentique, il faut se défaire du discours de la « Dictature du on » : il faut accepter la mort, la réfléchir. C’est la seule manière d’avoir accès à l’authenticité de la vie.

 Avec la mort, le Dasein a rendez-vous avec lui-même dans son pouvoir-être le plus propre – Heidegger, Être et temps.

Avoir rendez-vous avec soi, c’est se chercher, se trouver et même se retrouver. Et c’est surtout être au rendez-vous avec ce qui donne du sens à notre vie : savoir ce qui nous est essentiel, savoir ce que l’on veut construire et faire du temps de vie dont nous disposons. 

Assumer son être-pour-la-mort, c’est se reconquérir soi-même. Alors certes, c’est un lourd combat, contre nous-même et contre les discours prônés par la société, mais c’est la seule manière de prendre sa vie et de jouir pleinement de notre liberté. 

Pour conclure…

Alors oui, le temps qui passe ça fait flipper. Ça nous fait prendre conscience de l’extrême fragilité de nos vies. Bien que personne ne sache ni le jour, ni l’heure, ni la façon dont il va mourir, la mort demeure la seule chose dont nous sommes tous sûrs. Mais ça, comme c’est difficile à digérer, on préfère tous ne pas y penser.

Pourtant, les philosophes s’accordent pour dire que seule la lucidité de notre condition de mortel-le nous permet d’être heureux, de vivre pleinement, et d’user correctement de notre temps sans le gaspiller.

Il faut alors arrêter de vivre dans ce combat permanent contre le temps. À ce sujet, la philosophie de l’Éternel Retour des Stoïciens, reprise par Nietzsche (dans Le Gai Savoir) est très inspirante : il s’agit d’être capable d’accepter que notre vie telle qu’on la vit puisse se répéter éternellement, avec nos joies, nos bonheurs comme nos déceptions et nos peines.

Si on en est capable, c’est que nous sommes heureux et épanouis dans nos vies. Et si ce n’est pas le cas, ne soyez pas désespérés, posez-vous les bonnes questions pour changer ce qui ne vous convient pas, de manière à être vraiment épanouis au quotidien.

Bonus — Nietzsche, Le Gai Savoir.

Et si un jour ou une nuit, un démon se glissait furtivement dans ta plus solitaire solitude et te disait : ” Cette vie, telle que tu la vis et l’a vécue, il te faudra la vivre encore une fois et encore d’innombrables fois ; et elle ne comportera rien de nouveau, au contraire, chaque douleur et chaque plaisir et chaque pensée et soupir et tout ce qu’il y a dans ta vie d’indiciblement petit et grand doit pour toi revenir, et tout suivant la même succession et le même enchaînement – et également cette araignée et ce clair de lune entre les arbres, et également cet instant et moi-même. Un éternel sablier de l’existence est sans cesse renversé, et toi avec lui, poussière des poussières ! 

Doria

Doria Messaoudene

Rédactrice — diplômée en littérature, passionnée de philosophie et de plein de trucs cool qui font réfléchir.

1 commentaire

  • Il faudrait accepter sa mort. Comment l’accepter ? On peut admettre,
    reconnaitre, “avaler” sa propre mort une fois, juste une fois qui
    servirait pour toute la vie ?