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Peut-on être heureux sans être libre ?

Il y a un truc au fond de nous qui nous fait croire que bonheur et liberté sont étroitement liés. On pense tous que notre bonheur dépend de notre liberté (d’action, de penser). Rappelez vous la sensation que vous avez eu le jour de vos 18 ans : « je suis enfin libre, je peux faire tout ce que je veux sans rendre de compte à personne ! »

Mais maintenant que vous avez 78 ans (ou juste 25), avec du recul, qu’en est-il ? Avez-vous eu le sentiment d’être libre ? Avez-vous vraiment fait tout ce que vous vouliez ? Et si c’est le cas, cela vous a-t-il rendu heureux ?

90% des gens répondront non. Car la liberté totale est une illusion. Personne n’est réellement libre de faire tout ce qu’il veut (eh oui il y a des règles, des lois, une morale dans la vie !). Alors, si la liberté totale n’existe pas, le bonheur est-il lui aussi une illusion ? Nous allons voir ce que les philosophes en pensent. — Quant à vous, n’hésitez surtout pas à piocher dans leurs idées pour vous faire votre propre avis sur la question. 

Mais avant, mettons des mots sur ces notions.

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On pense tous que bonheur et liberté bonheur vont de pair…

Impossible d’être heureux quand la politique restreint les libertés — George Orwell, 1984

Orwell n’est pas un philosophe. Mais il a écrit un roman d’anticipation et de philosophie politique. Dans 1984, il démontre que liberté et bonheur sont indissociables, et voici pourquoi :

L’histoire du roman : Orwell imagine un pays dirigé par un dictateur invisible : Big Brother. Ce tyran surveille les moindres faits et gestes de son peuple, d’où le slogan « Big Brother is watching you ! » (= Big Brother vous regarde), qui symbolise le régime super autoritaire.

Pour maintenir son pouvoir, Big Brother force le peuple à travailler énormément, pour qu’il soit dans un état d’extrême fatigue et qu’il n’ait pas la force de se rebeller. Manipulation (réécrire l’histoire de la Patrie par exemple) et torture (pour signifier que le corps des individus appartient à l’État) sont même devenues des pratiques courantes, pour renforcer son autorité sur le peuple.

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Ainsi, l’individu ne peut plus exprimer sa liberté : pour échapper aux tortures, il doit se fondre dans la masse et vivre en anonymat complet. Sa dignité n’est plus respectée, son confort négligé, et bien évidemment, aucune prise de décision par lui-même n’est envisageable.

Orwell démontre alors que dans un régime politique totalitaire, de privation des libertés fondamentales (on ne citera aucun pays), le bonheur des individus ne peut être qu’éphémère.

Être heureux, c’est satisfaire tous nos désirs ? Socrate dit non — Platon, Gorgias (493b – 494b)

Être libre de satisfaire tous nos désirs, c’est la manière la plus simple et la plus courante de concevoir le bonheur. Et c’est ce que pense Calliclès (personnage d’un dialogue de Platon). Dans Gorgias, Platon met en scène Socrate qui vient démolir cette idée en critiquant l’hédonisme (= le bonheur est dans la satisfaction de nos désirs). Pour faire comprendre à Calliclès la limite de sa pensée, Socrate utilise une image : celle des tonneaux.

L’image des tonneaux représente notre existence, plus ou moins remplie de choses essentielles ou au contraire, futiles et vaines. Les questions qu’il faut se poser alors c’est : que veut-on mettre dans nos tonneaux ? Que veut-on faire de notre existence ? A quoi veut-on donner le plus d’importance ?

Pour Socrate, il y a deux genres de vies :

  •  L’homme à la vie ordonnée, qui remplit ses tonneaux de « denrées rares et difficiles à recueillir » :
    Il prend soin de ses tonneaux (de son existence). Il se méfie de ses désirs, en profitant de ce qu’il a déjà, car il sait qu’un désir satisfait est aussitôt remplacé par un autre. Il a compris que ce qui fait la richesse et la valeur d’une existence, ce sont les choses qui s’obtiennent avec de la persévérance, du travail et des efforts (les relations humaines solides, le travail, la connaissance par exemple). Non les désirs que l’on peut assouvir facilement et rapidement.
  • socrate L’homme qui mène une vie déréglée, avec des « récipients fêlés » :
    Cet homme là, est en permanence guidé par ses plaisirs (il consomme toujours plus). Il n’est jamais satisfait, parce qu’un désir en amène toujours un autre plus fort et plus puissant que le précédent (une fois que l’on a l’iPhone 6, on veut vite le 7). Au lieu d’être heureux, cet homme perd son énergie car il  ne sait pas ce qui est essentiel pour lui, il n’a pas pris le temps de savoir ce pour quoi ses tonneaux sont faits.
    Alors il les remplit de tout et n’importe quoi, jusqu’à ce que ses tonneaux deviennent des « récipients fêlés ». Et lui, devient de plus en plus malheureux car toujours insatisfait.

Conclusion : ce n’est pas la satisfaction effrénée des désirs qui conduit au bonheur, c’est la recherche de ce qui est essentiel et durable pour nous (exemples : stabilité amoureuse et professionnelle, amitié de longue date, connaissance profonde…). C’est le cas de l’homme ordonné, il est heureux car il sait ce qui est bon pour lui, mais surtout, parce qu’il maîtrise ses désirs. Il est donc complètement libre, contrairement à l’homme déréglé, qui devient esclave de ses propres passions. Voilà pourquoi l’illimitation du désir conduit à la souffrance, et au malheur.

Être libre, c’est pas toujours facile : la quête de la liberté peut aussi nuire à notre bonheur… 

La liberté ou la vie ? — Hegel, Phénoménologie de l’Esprit

Hegel se demande comment en est-on arrivé à une société hiérarchisée. Alors, il cherche un peu et pour comprendre, il imagine deux hommes qui s’engagent dans une lutte pour savoir qui dominera l’autre (parce que oui, nous les hommes on a besoin de reconnaissance). 

Le combat commence, dure un peu, et puis au bout d’un moment, le plus faible cède et laisse l’autre le dominer car il préfère la vie à la liberté. Le plus faible devient donc esclave, et le plus fort devient le maître. C’est pourquoi Hegel appelle son raisonnement la Dialectique du maître et de l’esclave

Étape 1 : Le maître représente la liberté et exerce un pouvoir sur son esclave. L’esclave, lui, n’a plus de liberté et n’a d’autre choix que d’obéir aux quatre volontés de son bourreau.

Petit à petit, le maître finit par se reposer sur l’esclave, et ne fait plus rien par lui même.

Étape 2 : Alors, le maître commence à perdre sa liberté et se retrouve soumis aux services de son esclave, qui satisfait tous ses désirs. Ainsi, les rôles s’inversent : le maître devient dépendant, voire prisonnier de ses désirs accomplis si facilement ; tandis que l’esclave par son rôle d’exécutant, renverse la tendance en ayant un pouvoir, une emprise sur son maître.

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C’est comme cela que l’esclave devient le maître et le maître esclave.

La Dialectique du maître et de l’esclave soulève un étrange paradoxe : l’autre qui pouvait être un obstacle à ma liberté (par l’autorité qu’il inspire) peut finalement devenir un allié grâce au travail. C’est ce que représente l’esclave : la libération grâce au travail. Il prend conscience qu’il existe en tant qu’homme car le travail humanise l’homme, il lui donne des responsabilités et donc de l’importance.

L’esclave en prenant conscience de cela, se libère intérieurement de ses chaînes et réalise une chose : je suis peut-être esclave, mais je suis toujours libre de mes pensées. Il n’est donc plus en soumission totale face à son maître. Au contraire, il réalise le pouvoir qu’il a sur son maître : la vie du bourreau dépend alors des services de l’esclave.

L’erreur du maître a été de se penser puissant parce qu’il dispose d’un esclave, et de penser que satisfaire ses désirs sans le moindre effort, sans travail, le rendrait heureux. Mais, finalement, il est devenu prisonnier de ses désirs, et en a oublié sa liberté. Triste sort.

“La liberté est un fardeau” — Sartre, L’Être et le néant

Pour Sartre, l’homme n’a pas d’autre choix que d’être libre. L’homme est liberté, car il peut de se définir à chaque instant — autrement dit, l’homme a la liberté d’être qui il veut. Ça a l’air génial comme ça, mais face à notre liberté, Sartre explique que nous ressentons des petites peurs (qu’il appelle “Angoisse“), car notre liberté implique d’assumer entièrement nos responsabilités. Et ça, bah ça fait peur.

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Comme l’homme est libre de ses choix, libre de ses actions et libre de devenir qui il veut : aucune plainte de sa part n’est recevable. En gros : j’ai ce que je mérite et je subis les conséquences logiques de mes actions.

Pour Sartre, liberté et bonheur ont donc une relation ambigüe, puisque d’un côté il n’y a pas de bonheur réel sans liberté, mais d’un autre côté, la liberté implique responsabilité du monde et de soi-même, et cela entrave le bonheur.

Si vous souhaitez en savoir plus, j’ai écrit un cours entier sur Sartre qui s’intitule : “Pourquoi Sartre a dit “L’homme est condamné à être libre” ? — qui pourra vous éclairer davantage sur le sujet.

Finalement, le bonheur, c’est la liberté intérieure…

Pour être heureux, il faut se libérer de ce qui ne dépend pas de nous — Épictète, Manuel d’Épictète

Épictète, c’est un philosophe grec qui fait partie de l’école stoïcienne — qui a conduit au courant philosophique du Stoïcisme.

Concernant la liberté et le bonheur, Épictète considère que nous devons nous débarrasser de ce qui ne dépend pas de nous et n’y porter aucune importance ; car tout ce qui compte, c’est ce qui est en notre pouvoir, c’est-à-dire, ce qui dépend de nous.

  • Ce qui dépend de nous = nos pensées, nos idées, nos désirs, nos jugements… Tout ce qui est « notre oeuvre propre », c’est-à-dire notre âme, qui est la seule partie totalement libre de notre corps (car elle ne reçoit aucune contrainte extérieure).
  • Ce qui ne dépend pas de nous = la santé de notre corps, la richesse, la gloire, l’avis des autres, les malheurs, la mort… Ces choses là, on peut certes les provoquer, mais nous n’avons pas le pouvoir de les contrôler.

La confusion des deux est un obstacle au bonheur car cela trouble l’âme et empêche d’atteindre l’ataraxie (= absence de troubles de l’âme).

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Pour atteindre le bonheur (ou pour Épictète, l’ataraxie), nous devons nous concentrer sur ce qui est en notre pouvoir. Si nous n’arrivons pas à être heureux, c’est tout simplement parce que nous voulons tout contrôler (amour, travail, relations, richesse, désirs…) et comme c’est impossible parce que nous n’avons pas de super pouvoirs, eh bien cela nous rend triste et malheureux.

Il faut alors accepter notre impuissance (on n’y peut rien si il pleut, si les impôts ont augmenté, si on pense que je suis égoïste — tout ça ne dépend pas de moi) et arrêter de vouloir changer ce qui ne dépend pas de nous, car 1) on n’y arrive jamais, 2) ça nous rend malheureux, 3) on perd une énergie folle.

Car, ne l’oublions pas le but premier de tout vivant est dans la conservation de soi, c’est-à-dire se protéger de ce qui pourrait lui être nuisible (un peu comme des animaux). On prend soin de nous, de notre âme, pour être ensuite heureux et en paix avec nous-même (c’est-à-dire sans souffrance, sans manque, sans regret…).

Ce qui nous distingue des philosophes, des sages, c’est qu’ils sont heureux en toutes circonstances (même dans le pire des malheurs) car ils ne s’occupent que de leur âme — seule chose qu’ils peuvent réellement contrôler. Conclusion : c’est donc la santé de l’âme qui nous apportera le bonheur.

Pour finir…

Vous l’avez vu, chaque philosophe a une idée différente du bonheur et de la liberté, car en philosophie, il n’y a pas de pensée unique. C’est ce qui fait la richesse de la philo. Oui, il faut de tout pour faire un monde.

Alors, l’important ici, c’est que vous ayez pu grignoter des idées chez Orwell, chez Socrate, chez Hegel, chez Sartre et chez Épictète pour élargir votre réflexion et vous créer votre propre philosophie, votre propre idée de la liberté et du bonheur, et du lien étroit que ces deux notions entretiennent.

Alors, comme dirait Épictète, prenez soin de votre âme, et n’arrêtez jamais de penser, ni de réfléchir.

Doria

Doria Messaoudene

Rédactrice — diplômée en littérature, passionnée de philosophie et de plein de trucs cool qui font réfléchir.

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